Vers une architecture

Dans son livre « Vers une architecture » publié à Paris en 1924, Le Corbusier (1887-1965) explique la civilisation machiniste et le nouveau paradigme de l'architecture fonctionnaliste : fabriquer des machines à habiter comme les paquebots, les avions ou les autos :

Il y a un esprit nouveau : c'est un esprit de construction et de synthèse guidé par une conception claire.

Quoi qu'on en pense, il anime aujourd'hui la plus grande partie de l'activité humaine.

UNE GRANDE ÉPOQUE VIENT DE COMMENCER

Programme de l'« Esprit Nouveau », N° 1, octobre 1920.

Nul ne nie aujourd'hui l'esthétique qui se dégage des créations de l'industrie moderne. De plus en plus, les constructions, les machines s'établissent avec des proportions, des jeux de volumes et de matières tels que beaucoup d'entre elles sont de véritables œuvres d'art, car elles comportent le nombre, c'est-à-dire l'ordre. Or les individus d'élite qui composent le monde de l'industrie et des affaires et qui vivent, par conséquent, dans cette atmosphère virile où se créent des oeuvres indéniablement belles, se figurent être fort éloignés de toute activité esthétique. Ils ont tort, car ils sont parmi les plus actifs créateurs de l'esthétique contemporaine. Ni les artistes, ni les industriels ne s'en rendent compte. C'est dans la production générale que se trouve le style d'une époque et non pas, comme on le croit trop, dans quelques productions à fins ornementales, simples superfétations venant encombrer un système de l'esprit qui seul fournit les éléments d'un style. La rocaille n'est pas le style Louis XV, le lotus n'est pas le style égyptien, etc., etc.

Tract de « l'Esprit Nouveau ».

Les « arts décoratifs » sévissent ! Après trente années de sourd travail, les voici à l'apogée. Des commentateurs enthousiastes parlent de régénération de l'art français ! Retenons de cette aventure (qui va finir mal) qu'autre chose est né qu'une régénération du décor : une époque nouvelle remplace une époque qui meurt. Le machinisme, fait nouveau dans l'histoire humaine, a suscité un esprit nouveau. Une époque crée son architecture qui est l'image claire d'un système de penser. Pendant la bousculade de cette période de crise, précédant l'avènement d'un temps neuf aux idées débrouillées, lucides, aux volontés claires, l'art décoratif fut comme les pailles auxquelles on croit pouvoir s'accrocher sous le flot d'une tempête. Salut illusoire. Retenons de l'aventure que l'art décoratif fut l'occasion opportune de chasser le passé et de rechercher à tâtons l'esprit d'architecture. L'esprit d'architecture ne peut que résulter d'un état de choses et d'un état d'esprit. Il semble que les événements se sont succédés assez rapidement pour que s'affirme l'état d'esprit d'époque et que puisse se formuler un esprit d'architecture. Si les arts décoratifs sont à ce sommet périlleux qui précédera la chute, on peut dire que soulevés par eux, les esprits ont pris connaissance de ce à quoi ils aspiraient. On peut croire que l'heure de l'architecture a sonné.

Les Grecs, les Romains, le Grand Siècle, Pascal et Descartes appelés par erreur à témoigner en faveur des arts décoratifs ont éclairé notre jugement, et nous voici maintenant dans l'architecture, l'architecture qui est tout, mais qui n'est pas les arts décoratifs.

Les culs-de-lampe, les lampes et les guirlandes, les ovales exquis où des colombes triangulaires se baisent et s'entre-baisent, les boudoirs garnis de coussins en potirons de velours, d'or et de noir, ne sont plus que les témoins insupportables d'un esprit mort. Ces sanctuaires étouffés de la coco ou par ailleurs les bêtises « gnangnan » des paysanneries nous offensent.

Nous avons pris le goût de l'air libre et de la pleine lumière.

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Des ingénieurs anonymes, des mécanos dans le cambouis et la forge, ont conçu et construit ces choses formidables que sont les paquebots. Nous autres terriens, nous manquons de moyens d'appréciation, et il serait heureux que, pour nous apprendre à tirer notre chapeau devant les œuvres de la « régénération », l'occasion nous soit fournie de faire les kilomètres de marche que représente la visite d'un paquebot.

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Les architectes vivent dans l'étroitesse des acquis scolaires, dans l'ignorance des nouvelles règles de bâtir, et leurs conceptions s'arrêtent volontiers aux colombes entre-baisées. Mais les constructeurs de paquebots, hardis et savants, réalisent des palais auprès desquels les cathédrales sont toutes petites : et ils les jettent sur l'eau !

L'architecture étouffe dans les usages.

L'emploi des murs épais qui étaient une nécessité autrefois a persisté, alors que de minces cloisons de verre ou de briques peuvent clore un rez-de-chaussée surmonté de cinquante étages.

Dans une ville comme Prague par exemple, un règlement désuet impose une épaisseur de mur de 45 centimètres au sommet de la maison et de 15 centimètres de saillie par étage en dessous, ce qui porte les constructions à des épaisseurs de murs pouvant aller jusqu'à 1 m. 50 au rez-de-chaussée. Aujourd'hui, la composition des façades avec emploi de pierre tendre en grands blocs conduit à cette conséquence paradoxale, que les fenêtres, conçues pour introduire la lumière, sont cantonnées d'embrasures profondes contrecarrant formellement l'intention.

Sur le sol coûteux des grandes villes, on voit encore surgir des fondations d'un bâtiment, d'énormes piles de maçonnerie, alors que de simples poteaux de ciment seraient d'égale efficacité. Les toits, les misérables toits, continuent à sévir, paradoxe inexcusable. Les sous-sols demeurent humides et encombrés et les canalisations des villes sont toujours enfouies sous des empierrements, comme des organes morts, alors qu'une conception logique réalisable dès maintenant apporterait la solution.

Les « styles » — car il faut bien avoir fait quelque chose — interviennent comme le grand apport de l'architecte. Ils interviennent dans la décoration des façades et des salons ; ce sont les dégénérescences des styles, la défroque d'un vieux temps ; mais c'est le « garde à vous, fixe ! » respectueux et servile devant le passé : modestie inquiétante. Mensonge, car « aux belles époques », les façades étaient lisses avec des trous réguliers et de bonnes proportions humaines. Les murs étaient le plus mince possible. Les palais  ? C'était bon pour les grands-ducs d'alors. Est-ce qu'un monsieur bien élevé copie les grands-ducs d'aujourd'hui ? Compiègne, Chantilly, Versailles, sont bons à voir sous un certain angle, mais... il y aurait bien des choses à dire.

Des maisons comme des tabernacles, des tabernacles comme des maisons, des meubles comme des palais (frontons, statues, colonnes torses ou pas torses), des aiguières comme des meubles-maisons et les plats de Bernard Palissy où il serait bien impossible de déposer trois noisettes !

Les « styles » demeurent !

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Une maison est une machine à habiter. Bains, soleil, eau chaude, eau froide, température à volonté, conservation des mets, hygiène, beauté par proportion. Un fauteuil est une machine à s'asseoir, etc. : Maple a montré le chemin. Les aiguières sont des machines à se laver : Twyford les a créées.

Notre vie moderne, toute celle de notre activité, à l'exception de celle de l'heure du tilleul et de la camomille, a créé ses objets : son costume, son stylo, son eversharp, sa machine à écrire, son appareil téléphonique, ses meubles de bureau admirables, les glaces de Saint-Gobain et les malles « Innovation », le rasoir Gillette et la pipe anglaise, le chapeau melon et la limousine, le paquebot et l'avion.

Notre époque fixe chaque jour son style. Il est là sous nos yeux.

Des yeux qui ne voient pas.

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Il faut dissiper un malentendu : nous sommes pourris d'art confondu avec le respect du décor. Déplacement du sentiment d'art, incorporé avec une légèreté d'esprit blâmable dans toutes choses, à la faveur des théories et des campagnes menées par des décorateurs qui ignorent leur époque.

L'art est une chose austère qui a ses heures sacrées. On les profane. Frivole, l'art grimace sur un monde qui a besoin d'organisation, d'outils, de moyens, qui s'efforce douloureusement vers la stabilisation d'un ordre nouveau. Une société vit d'abord de pain, de soleil, du confort nécessaire. Tout est à faire ! Tâche immense ! Et c'est si fort, si urgent, que le monde entier s'absorbe dans cette impérieuse nécessité. Les machines conduiront à un ordre nouveau du travail, du repos. Des villes entières sont à construire, à reconstruire, en vue d'un confort minimum, dont le manque prolongé pourrait faire osciller l'équilibre des sociétés. La société est instable, se fissurant sous un état de choses bouleversé depuis cinquante années de progrès qui ont plus changé la face du monde que les six siècles précédents.

L'heure est à la construction, pas au badinage.

L'art de notre époque est à sa place quand il s'adresse aux élites. L'art n'est pas chose populaire, encore moins « poule de luxe ». L'art n'est un aliment nécessaire que pour les élites qui ont à se recueillir pour pouvoir conduire. L'art est d'essence hautaine.

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Dans le douloureux enfantement de cette époque qui se forme, s'affirme un besoin d'harmonie.

Que les yeux voient : cette harmonie est là, fonction du labeur régi par l' économie et conditionné par la fatalité de la physique. Cette harmonie a des raisons ; elle n'est point l'effet des caprices mais celui d'une construction logique et cohérente avec le monde ambiant. Dans la transposition hardie des travaux humains, la nature est présente, et d'autant plus rigoureusement que le problème était difficile. Les créations de la technique machiniste sont des organismes tendant à la pureté et subissant les mêmes règles évolutives que les objets de la nature qui suscitent notre admiration. L'harmonie est dans les ouvrages qui sortent de l'atelier ou de l'usine. Ce n'est pas de l'Art, ce n'est pas la Sixtine, ni l'Erechthéion ; ce sont les œuvres quotidiennes de tout un univers qui travaille avec conscience, intelligence, précision, avec imagination, hardiesse et rigueur.

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Si l'on oublie un instant qu'un paquebot est un outil de transport et qu'on le regarde avec des yeux neufs, on se sentira en face d'une manifestation importante de témérité, de discipline, d'harmonie, de beauté calme, nerveuse et forte.

Un architecte sérieux qui regarde en architecte (créateur d'organismes) trouvera dans un paquebot la libération des servitudes séculaires maudites.

Il préférera au respect paresseux des traditions, le respect des forces de la nature ; à la petitesse des conceptions médiocres, la majesté des solutions découlant d'un problème bien posé et requises par ce siècle de grand effort qui vient de faire un pas de géant.

La maison des terriens est l'expression d'un monde périmé à petites dimensions. Le paquebot est la première étape dans la réalisation d'un monde organisé selon l'esprit nouveau.

L'avion est un produit de haute sélection.

La leçon de l'avion est dans la logique qui a présidé à l'énoncé du problème et à sa réalisation.

Le problème de la maison n'est pas posé.

Les choses actuelles de l'architecture ne répondent plus à nos besoins.

Pourtant il y a les standarts du logis.

La mécanique porte en soi le facteur d'économie qui sélectionne.

La maison est une machine à habiter.

Il y a un esprit nouveau : c'est un esprit de construction et de synthèse guidé par une conception claire.

Quoi qu'on en pense, il anime aujourd'hui la plus grande partie de l'activité humaine.

UNE GRANDE ÉPOQUE VIENT DE COMMENCER

Programme de l' Esprit Nouveau », N° 1, octobre 1920.

Il est un métier, un seul, l'architecture, où le progrès n'est pas de rigueur, où la paresse règne, où l'on s'en réfère à hier.

Partout ailleurs, l'inquiétude de demain harcèle et conduit à la solution : si l'on n'avance pas, on fait faillite.

Mais en architecture, on ne fait jamais faillite. Métier privilégié. Hélas !

L'avion est certainement, dans l'industrie moderne, un des produits de plus haute sélection.

La Guerre fut l'insatiable client, jamais satisfait, toujours exigeant mieux. La consigne était de réussir et la mort suivait implacablement l'erreur. On peut donc affirmer que l'avion a mobilisé l'invention, l'intelligence et la hardiesse : l'imagination et la raison froide. Le même esprit a construit le Parthénon.

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Je me place au point de vue de l'architecture, dans l'état d'esprit de l'inventeur d'avions.

La leçon de l'avion n'est pas tant dans les formes créées, et, tout d'abord, il faut apprendre à ne pas voir dans un avion un oiseau ou une libellule, mais une machine à voler ; la leçon de l'avion est dans la logique qui a présidé à l'énoncé du problème et qui a conduit à la réussite de sa réalisation. Quand un problème est posé, à notre époque, il trouve fatalement sa solution.

Le problème de la maison n'est pas posé.

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Un lieu commun chez MM. les architectes (les jeunes) : il faut accuser la construction.

Un autre lieu commun chez les mêmes : quand une chose répond à un besoin, elle est belle.

Pardon ! Accuser la construction, c'est bien pour un élève des Arts et Métiers qui tient à faire preuve de ses mérites. Le bon Dieu a bien accusé les poignets et les chevilles, mais il y a le reste.

Quand une chose répond à un besoin, elle n'est pas belle, elle satisfait toute une part de notre esprit, la première part, celle sans laquelle il n'y a pas de satisfactions ultérieures possibles ; rétablissons cette chronologie.

L'architecture a un autre sens et d'autres fins que d'accuser des constructions et de répondre à des besoins (besoins pris dans le sens, sous-entendu ici, d'utilité, de confort, d'agencement pratique). L'ARCHITECTURE, c'est l'art par excellence, qui atteint à l'état de grandeur platonicienne, ordre mathématique, spéculation, perception de l'harmonie par les rapports émouvants. Voilà la FIN de l'architecture.

Mais rentrons dans la chronologie.

Si nous sentons le besoin d'une autre architecture, organisme clair, apuré, c'est qu'en l'état actuel, la sensation d'ordre mathématique ne peut pas nous atteindre parce que les choses ne répondent plus à un besoin, parce qu'il n'y a plus de construction dans l'architecture. Une confusion extrême règne : l'architecture actuelle ne solutionne plus la question moderne du logis et ne connaît pas la structure des choses. Elle ne remplit pas les conditions primordiales et il n'est pas possible que le facteur supérieur d'harmonie, de beauté, intervienne.

L'architecture d'aujourd'hui ne remplit pas les conditions nécessaires et suffisantes du problème.

C'est que le problème ne s'est pas posé pour l'architecture. Il n'y a pas eu de guerre utile comme ce fut le cas pour l'avion.

Si, pourtant, la paix pose maintenant le problème : le Nord à reconstruire. Mais, voilà : on est totalement désarmé, on ne sait pas bâtir moderne, — matériaux, systèmes constructifs, CONCEPTION DU LOGIS. Les ingénieurs étaient occupés aux barrages, aux ponts, aux transatlantiques, aux mines, aux chemins de fer. Les architectes dormaient.

Le Nord ne s'est pas reconstruit depuis deux ans. Ces derniers temps seulement, dans les grandes sociétés d'entreprises, les ingénieurs ont pris en mains le problème de la maison, la partie constructive (matériaux et système de structure) (1). IL RESTE A DÉFINIR LA CONCEPTION DU LOGIS.

(1) 1924. Mais les ingénieurs ont été blackboulés. L'opinion publique les a contredits. On n'a pas voulu de leurs solutions. Les usages sont demeurés. On a bâti comme avant, on n'a rien changé. Le Nord n'a pas voulu être la merveilleuse révélation de l'après-guerre.

L'avion nous montre qu'un problème bien posé trouve sa solution. Désirer voler comme un oiseau, c'était mal poser le problème, et la chauve-souris d'Ader n'a pas quitté le sol. Inventer une machine à voler sans souvenirs accordés à quoi que ce soit d'étranger à la pure mécanique, c'est-à-dire rechercher un plan sustentateur et une propulsion, c'était bien poser le problème : en moins de dix ans tout le monde pouvait voler.

***

POSONS LE PROBLÈME

Fermons les yeux sur ce qui existe.

Une maison : un abri contre le chaud, le froid, la pluie, les voleurs, les indiscrets. Un réceptacle de lumière et de soleil. Un certain nombre de cases affectées à la cuisine, au travail, à la vie intime.

Une chambre : une surface pour circuler librement, un lit de repos pour s'étendre, une chaise pour être à l'aise et travailler, une table pour travailler, des casiers pour ranger vite chaque chose à sa « right place ».

Combien de chambres : une pour cuisiner et une pour manger. Une pour travailler, une pour se laver et une pour dormir.

Tels sont les standarts du logis.

Alors pourquoi, sur les gentilles villas des environs, ces immenses toits inutiles ? Pourquoi ces fenêtres rares à petits carreaux, pourquoi ces grandes maisons avec tant de pièces fermées à clef ? Alors pourquoi cette armoire à glace, ce lavabo, cette commode ? Ailleurs, pourquoi ces bibliothèques ornées d'acanthes, ces consoles, ces vitrines, ces vaisseliers, ces argentiers, ces buffets de service ? Pourquoi ces immenses lustres ? Pourquoi ces cheminées ? Pourquoi ces rideaux à baldaquins ? Pourquoi ces papiers aux murs, pleins de couleurs, de damas, de vignettes bariolées ?

On ne voit pas jour chez vous. Vos fenêtres sont mal commodes à ouvrir. Il n'y a pas de vasistas pour aérer comme il y en a dans tous les wagons-restaurants. Vos lustres me font mal aux yeux. Vos staffs et vos papiers de couleur sont insolents comme des valets, et je remporte chez moi le tableau de Picasso que je venais vous offrir, car on ne le verrait pas dans le bazar de votre intérieur.

Et tout cela vous a bien coûté 50.000 francs.

Pourquoi n'exigez-vous pas de votre propriétaire :

1° Les casiers à linge de corps et à vêtements dans votre chambre à coucher, le tout à une seule profondeur, à hauteur humaine, et pratiques comme une malle « Innovation ».

2° Dans votre salle à manger, les casiers à vaisselle, à argenterie, à verrerie, fermant bien et avec assez de tiroirs pour que votre « rangement » soit fait en un tourne-main, et le tout noyé dans le mur afin qu'autour de votre table et de vos chaises vous ayez la place de circuler et le sentiment d'espace qui vous procure le calme nécessaire à une bonne digestion.

3° Dans votre grande salle, des casiers pour que vos livres soient à l'abri de la poussière ainsi que votre collection de tableaux et d'œuvres d'art et de telle façon que les murs de votre salle soient libres. Vous pourrez alors sortir du casier à tableaux et l'accrocher au mur l'Ingres (ou sa photo si vous êtes pauvre) qui vous est rappelé ce soir par la chronique de votre journal.

Vos vaisseliers, vos armoires à glaces, vos argentiers, vous les vendrez chez quelqu'un de ces peuples jeunes qui viennent de naître sur la carte et où, précisément, le Progrès sévit et où l'on quitte la maison traditionnelle (avec ses casiers, etc.) pour habiter les maisons du progrès « à l'européenne » avec staffs et cheminées.

Répétons des axiomes fondamentaux :

a) Les chaises sont faites pour s'asseoir. Il existe les chaises de paille des églises à 5 francs, les fauteuils Maples à 1.000 francs et les morris-chairs à inclinaison graduée avec tablette mobile pour le livre en lecture, tablette pour la tasse de café, rallonge pour étendre ses pieds, dossier basculant avec manivelle pour prendre les positions les plus parfaites depuis la sieste jusqu'au travail, hygiéniquement, confortablement, correctement. Vos bergères, vos causeuses en Louis XVI avec Aubusson ou Salon d'Automne à potirons, sont-elles des machines à s'asseoir ? Entre nous, vous êtes plus confortablement à votre cercle, à votre banque ou à votre bureau.

b) L'électricité donne de la clarté. Il y a les rampes dissimulées et aussi les diffuseurs et les projecteurs. On voit clair comme en plein jour et l'on n'a jamais mal aux yeux.

Une lampe de 100 bougies pèse 50 grammes, mais vous avez des lustres de 100 kilogrammes avec des macarons dessus, en bronze ou en bois, et si grands que cela tient tout le centre de la pièce et que l'entretien en est terrible à cause des mouches qui font caca dessus. Cela fait aussi très mal aux yeux, le soir.

c) Les fenêtres servent à éclairer un peu, beaucoup, pas du tout et à regarder au dehors. Il y a les fenêtres de sleeping qui ferment hermétiquement, qui s'ouvrent à volonté ; il y a les grandes baies des cafés modernes qui ferment hermétiquement mais qui peuvent s'ouvrir complètement grâce à la manivelle qui les fait descendre dans le sol ; il y a les fenêtres des wagons-restaurants qui ont de petites jalousies en glace qui s'ouvrent pour aérer un peu, beaucoup, pas du tout ; il y a les glaces de Saint-Gobain qui ont remplacéles culs de bouteille et les vitraux ; il y a les volets roulants qui peuvent se descendre par fractions et intercepter la lumière à volonté suivant l'écart de leurs lamelles. Mais les architectes ne pratiquent que les fenêtres de Versailles ou de Compiègne, Louis X, Y ou Z qui ferment mal, qui ont de tout petits carreaux, qui s'ouvrent avec peine et les persiennes sont au dehors ; s'il pleut le soir, pour les tirer, on reçoit l'averse.

d) Les tableaux sont laits pour être médités. Raphaël ou Ingres ou Picasso sont faits pour être médités. Si Raphaël, Ingres ou Picasso coûtent trop cher, les reproductions photographiques sont bon marché. Pour méditer devant un tableau, il faut qu'il soit présenté en bonne place et dans une atmosphère calme. Le véritable collectionneur de tableaux classe ses tableaux dans un casier et il accroche au mur le tableau qu'il lui plaît de regarder ; mais vos murs sont comme des collections de timbres-poste, de timbres-poste qui n'ont souvent pas de valeur.

e) Une maison est faite pour être habitée. — Pas possible ! — Mais oui ! — Vous êtes un utopiste !

A vrai dire, l'homme moderne s'ennuie chez lui à mourir ; il va au cercle. La femme moderne s'ennuie hors de son boudoir ; elle va au five o'clock. L'homme et la femme modernes s'ennuient chez eux ; ils vont au dancing. Mais les humbles qui n'ont pas de cercle se tassent le soir sous le lustre et craignent de circuler dans le dédale de leurs meubles qui occupent toute la place et qui sont toute leur fortune et toute leur fierté.

Le plan des maisons rejette l'homme et est conçu en garde-meubles. Cette conception favorable au commerce du faubourg Saint-Antoine est néfaste à la société. Elle tue l'esprit de famille, de foyer ; il n'y a pas de foyer, pas de famille et pas d'enfants, car c'est trop mal commode à vivre.

La ligue contre l'alcoolisme, la ligue pour la repopulation, doivent adresser un appel pressant aux architectes ; elles doivent imprimer le MANUEL DE L'HABITATION, le distribuer aux mères de famille et exiger la démission des professeurs de l'École des Beaux-Arts.

MANUEL DE L'HABITATION

Exigez une salle de toilette en plein soleil, l'une des plus grandes pièces de l'appartement, l'ancien salon par exemple. Une paroi toute en fenêtres ouvrant si possible sur une terrasse pour bains de soleil, ; lavabos de porcelaine, baignoire, douches, appareils de gymnastique.

Pièce contiguë : garde-robe où vous vous habillerez et vous déshabillerez. Ne vous déshabillez pas dans votre chambre à coucher. C'est peu propre et cela crée un désordre pénible. Dans la garde-robe (1), exigez des placards pour le linge et les vêtements, pas plus haut que 1 m. 50, avec tiroirs, penderies, etc.

Exigez une grande salle à la place de tous les salons.

Exigez des murs nus dans votre chambre à coucher, dans votre grande salle, dans votre salle à manger. Des casiers dans les murs remplaceront les meubles qui coûtent cher, dévorent la place et nécessitent de l'entretien. Réclamez la suppression des staffs et celle des portes à carreaux biseautés qui impliquent un style malhonnête.

Si vous le pouvez, mettez la cuisine sous le toit pour éviter les odeurs.

Exigez de votre propriétaire qu'en compensation des staffs et des tentures, il vous installe la lumière électrique par rampes cachées ou diffuseurs.

Exigez le vacuum.

N'achetez que des meubles pratiques et jamais de meubles décoratifs. Allez dans les vieux châteaux voir le mauvais goût des grands rois.

Ne mettez aux murs que peu de tableaux et seulement des œuvres de qualité. Faute de tableaux, achetez les photographies de ces tableaux.

Mettez vos collections dans des tiroirs ou des casiers. Ayez le respect profond des vraies œuvres d'art.

Le gramophone ou le pleyela vous donnera des interprétations exactes des fugues de Bach et vous évitera la salle de concert et les rhumes, le délire des virtuoses.

Exigez des vasistas aux fenêtres de toutes vos pièces.

Enseignez à vos enfants que la maison n'est habitable que lorsque la lumière abonde, que lorsque les parquets et les murs sont nets. Pour entretenir bien vos parquets, supprimez les meubles et les tapis d'Orient.

Exigez de votre propriétaire un garage d'auto, de vélo et de moto par appartement.

Exigez la chambre des domestiques à l'étage. Ne parquez pas vos domestiques sous les toits.

Louez des appartements une fois plus petits que ceux auxquels vous ont habitués vos parents. Songez à l'économie de vos gestes, de vos ordres et de vos pensées.

(1) J'ignore pourquoi l'on entend dans le langage moderne, que la garde-robe soit une chaise-percée les temps du clysopompe sont révolus.

LE PROBLÈME MAL POSÉ :

Conclusion. Dans tout homme moderne, il y a une mécanique. Le sentiment de la mécanique existe motivé par l'activité quotidienne. Ce sentiment est, à l'égard de la mécanique, de respect, de gratitude, d'estime.

La mécanique porte en soi le facteur d'économie qui sélectionne. Il y a dans le sentiment mécanique, du sentiment moral.

L'homme intelligent, froid et calme a acquis des ailes.

On demande des hommes intelligents, froids et calmes, pour bâtir la maison, pour tracer la ville.

MM. Loucheur et Bonnevay ont déposé une loi ayant pour objet la construction, pendant dix années, 1921 à 1930, de 500.000 logements économiques et salubres.

Les prévisions financières sont basées sur un prix de revient de 15.000 (1) francs par maison.

Actuellement, les maisons les plus petites, construites sur les données de MM. les architectes traditionalistes, ne coûtent pas moins de 25.000 à 30.000 francs.

Pour réaliser le programme Loucheur, il faut donc transformer totalement les usages en honneur chez MM. les architectes, tamiser le passé et tous ses souvenirs à travers les mailles de la raison, poser le problème comme se le sont posé les ingénieurs de l'aviation et construire en série des machines à habiter.

(1) 1924. Aujourd'hui nous en sommes bien à 28 ou 40.000 francs.

Il faut tendre à rétablissement de standarts pour affronter le problème de la perfection.

Le Parthénon est un produit de sélection appliqué à un standart.

L'architecture agit sur des standarts.

Les standarts sont chose de logique, d'analyse, de scrupuleuse étude ; ils s'établissent sur un problème bien posé. L'expérimentation fixe définitivement le standart.

Il y a un esprit nouveau : c'est un esprit de construction et de synthèse guidé par une conception claire.

Programme de l' « Esprit Nouveau », n° 1, octobre 1920.

Il faut tendre à l'établissement de standarts pour affronter le problème de la perfection.

Le Parthénon est un produit de sélection appliquée à un standart établi. Depuis un siècle déjà, le temple grec était organisé dans tous ses éléments.

Lorsqu'un standart est établi, le jeu de la concurrence immédiate et violente s'exerce. C'est le match ; pour gagner, il faut faire mieux que l'adversaire dans toutes les parties, dans la ligne d'ensemble et dans tous les détails. C'est alors l'étude poussée des parties. Progrès.

Le standart est une nécessité d'ordre apporté dans le travail humain.

Le standart s'établit sur des bases certaines, non pas arbitrairement, mais avec la sécurité des choses motivées et d'une logique contrôlée par l'analyse et l'expérimentation.

Tous les hommes ont même organisme, mêmes fonctions.

Tous les hommes ont mêmes besoins.

Le contrat social qui évolue à travers les âges détermine des classes, des fonctions, des besoins standarts donnant des produits d'usage standart.

La maison est un produit nécessaire à l'homme.

Le tableau est un produit nécessaire à l'homme pour répondre à des besoins d'ordre spirituel, déterminés par les standarts de l'émotion.

Toutes les grandes œuvres sont basées sur les quelques grands standarts du cœur : Œdipe, Phèdre, l'Enfant Prodigue, les Madones, Paul et Virginie, Philémon et Baucis, le Pauvre Pêcheur, la Marseillaise, Madelon vient nous verser à boire...

Établir un standart, c'est épuiser toutes les possibilités pratiques et raisonnables, déduire un type reconnu conforme aux fonctions, à rendement maximum, à emploi minimum de moyens, main-d'œuvre et matière, mots, formes, couleurs, sons.

L'auto est un objet à fonction simple (rouler) et à fins complexes (confort, résistance, aspect), qui a mis la grande industrie dans la nécessité impérieuse de standartiser. Les autos ont toutes les mêmes dispositions essentielles. Par la concurrence inlassable des innombrables maisons qui les construisent, chacune d'elles s'est vue dans l'obligation de dominer la concurrence, et, sur le standart des choses pratiques réalisées, est intervenue la recherche d'une perfection, d'une harmonie, hors du fait brutal pratique, une manifestation non seulement de perfection et d'harmonie, mais de beauté.

De là naît le style, c'est-à-dire cet acquis unanimement reconnu d'un état de perfection unanimement ressentie.

L'établissement d'un standart procède de l'organisation d'éléments rationnels suivant une ligne de conduite rationnelle également. La masse enveloppante n'est point préconçue, elle résulte ; elle peut avoir une attitude étrange au premier abord. Ader faisant une chauve-souris, ça ne volait pas ; Wright ou Farman faisant des plans sustentateurs, c'était heurtant, déconcertant, mais ça volait. Le standart était fixé. Vint la mise au point.

Les premières autos furent construites et carrossées à l'ancienne. C'était contraire aux modalités de déplacement et de pénétration rapide d'un corps. L'étude des lois de pénétration fixa le standart, un standart qui évolue entre deux fins différentes : vitesse, grosse masse en avant (voiture de course) ; confort, volume important à l'arrière (limousine). Dans les deux cas, plus aucun point commun avec l'ancien carrosse à déplacement lent.

Les civilisations avancent, Elles quittent l'âge du paysan,du guerrier et du prêtre, pour atteindre à ce qu'on appelle justement la culture. La culture est l'aboutissement d'un effort de sélection. Sélection veut dire écarter, émonder, nettoyer, faire ressortir nu et clair l'Essentiel.

Depuis le primitivisme de la chapelle romane, on a passé à Notre-Dame de Paris, aux Invalides, à la Concorde. On a épuré, affiné la sensation, écarté le décor et conquis la proportion et la mesure ; on a avancé ; on a passé des satisfactions primaires (décor) aux satisfactions supérieures (mathématique).

S'il reste des armoires bretonnes en Bretagne, c'est que les Bretons sont demeurés en Bretagne, bien loin, bien stables, toujours occupés à la pêche et à leur élevage. Il n'est pas séant que les messieurs de la bonne société dorment, en leur hôtel de Paris, dans un lit breton ; il n'est pas séant qu'un monsieur qui possède une limousine dorme dans un lit breton, etc. Il suffit de se rendre compte et de tirer les déductions logiques. Posséder une limousine et un lit breton, c'est, hélas, courant.

Tout le monde s'écrie avec conviction et enthousiasme : « La limousine marque le style de notre époque ! » et le lit breton se vend et se fabrique toujours chez les antiquaires.

Montrons donc le Parthénon et l'auto afin qu'on comprenne qu'il s'agit ici, dans des domaines différents, de deux produits de sélection, l'un ayant abouti, l'autre étant en marche de progrès. Ceci ennoblit l'auto. Alors ! Alors il reste à confronter nos maisons et nos palais avec les autos. C'est ici que ça ne va plus, que rien ne va plus. C'est ici que nous n'avons pas nos Parthénons.

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Le standart de la maison est d'ordre pratique, d'ordre constructif. J'ai tenté de l'énoncer dans le précédent chapitre sur les avions.

Le programme Loucheur qui comporte 500.000 logements à construire en dix ans fixera sans doute celui de l'habitation ouvrière.

Le standart du mobilier est en pleine voie d'expérimentation chez les fabricants de meubles de bureau, de malles, chez les horlogers, etc. Il n'y a qu'à poursuivre dans cette voie : besogne d'ingénieur. Et toutes les balivernes prononcées autour de l'objet unique, du meuble d'art, sonnent faux et prouvent une incompréhension fâcheuse des nécessités de l'heure présente : une chaise n'est point une œuvre d'art ; une chaise n'a pas une âme ; c'est un outil pour s'asseoir.

L'art, dans un pays de haute culture, trouve son moyen d'expression dans l'œuvre d'art véritable, concentrée et débarrassée de toutes fins utilitaires, le tableau, le livre, la musique.

Toute manifestation humaine nécessite un certain quantum d'intérêt et ceci surtout dans le domaine esthétique ; cet intérêt est d'ordre sensoriel et d'ordre intellectuel. Le décor est d'ordre sensoriel et primaire ainsi que la couleur, et il convient aux peuples simples, aux paysans et aux sauvages. L'harmonie et la proportion sollicitent l'intellect, arrêtent l'homme cultivé, Le paysan aime l'ornement et peint des fresques. Le civilisé porte le complet anglais et possède des tableaux de chevalet et des livres.

Le décor est le superflu nécessaire, quantum du paysan, et la proportion est le superflu nécessaire, quantum de l'homme cultivé.

En architecture, le quantum d'intérêt est atteint par le groupement et la proportion des pièces et des meubles ; besogne d'architecte. La beauté ? C'est un impondérable ne pouvant agir que par la présence formelle des bases primordiales : satisfaction rationnelle de l'esprit (utilité, économie) ; ensuite, cubes, sphères, cylindres, cônes, etc. (sensoriel). Puis... l'impondérable, les rapports qui créent l'impondérable : c'est le génie, le génie inventif, le génie plastique, le génie mathématique, cette capacité de faire mesurer l'ordre, l'unité, d'organiser selon des lois claires toutes ces choses qui excitent et satisfont pleinement nos sens visuels.

Naissent alors les sensations diverses, évocatrices de tout ce qu'un homme de haute culture a vu, ressenti, aimé, qui déclanchent par des moyens implacables, ces frémissements déjà éprouvés dans le drame de la vie : la nature, les hommes, le monde.

En cette période de science, de lutte et de drame où l'individu est violemment secoué à chaque heure, le Parthénon nous apparaît comme une œuvre vivante, remplie de grandes sonorités. La masse de ses éléments infaillibles donne la mesure de ce que l'homme absorbé dans un problème définitivement posé peut atteindre de perfection. Cette perfection est ici tellement en dehors des normes, que la vue du Parthénon ne peut à l'heure actuelle s'accorder en nous qu'avec des sensations très limitées, constatation inattendue, les sensations mécaniques ; qu'avec ces grandes machines impressionnantes que nous avons vues et qui nous sont apparues comme les résultats les plus parfaits de l'activité actuelle, seuls produits véritablement aboutis de notre civilisation.

Phidias aurait aimé vivre en cette époque de standarts. Il eût admis la possibilité, la certitude d'une réussite. Ses yeux eussent vu notre époque, les résultats probants de son labeur. Il eût répété l'expérience du Parthénon, bientôt.

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L'architecture agit sur des standarts. Les standarts sont choses de logique, d'analyse, de scrupuleuse étude. Les standarts s'établissent sur un problème bien posé. L'architecture est invention plastique, est spéculation intellectuelle, est mathématique supérieure. L'architecture est un art très digne.

Le standart, imposé par la loi de sélection, est une nécessité économique et sociale. L'harmonie est un état de concordance avec les normes de notre univers. La Beauté domine ; elle est de pure création humaine ; elle est le superflu nécessaire seulement à ceux qui ont une âme élevée.

Mais il faut d'abord tendre à l'établissement de standarts pour affronter le problème de la perfection.