9. PLAISIR, ANGOISSE, COLÈRE ET CUIRASSE MUSCULAIRE
En pratiquant l'analyse caractérielle, nous rencontrons la fonction de la cuirasse aussi sous forme d'attitudes musculaires permanentes. L'identité de cette fonction ne peut être comprise que sur la base du principe de la cuirasse périphérique du système biophysique.
L'économie sexuelle aborde ces questions dans la perspective de la fonction psychique de la cuirasse, en vue de rendre au malade sa motilité végétative. On note à côté des deux affects principaux que sont la sexualité et l'angoisse, un troisième, la colère ou la haine. Là encore, nous supposons que le langage de tous les jours exprime une réalité profonde quand il dit qu'une personne « bout de rage » tant qu'elle n'arrive pas à soulager cet affect. L'hypothèse de ces trois affects fondamentaux couvre tout le domaine affectif : les autres réactions affectives plus compliquées peuvent toutes être réduites à eux. Reste à démontrer comment et jusqu'à quel degré la colère peut être rattachée aux destinées des deux autres affects.
Nous avons vu qu'on peut considérer la sexualité et l'angoisse comme deux pôles opposés d'excitation. Quelle est, dans cette perspective, la place de la colère par rapport aux deux autres affects fondamentaux ?
Prenons comme point de départ le phénomène clinique de la cuirasse caractérielle, notion résultant de l'étude des fonctions dynamiques et économiques du caractère. Dans l'évolution des conflits entre besoins libidinaux et peur de la punition, le Moi prend une forme définitive. Il doit, en effet, subir un changement pour réaliser les restrictions libidinales imposées par notre société et pour venir à bout de la stase d'énergie qui en résulte. Le Moi en tant que partie exposée de la personnalité acquiert sous l'influence du conflit permanent entre les besoins libidinaux et les menaces du monde extérieur une certaine rigidité, un mode immuable et automatique de réaction que nous avons appelé le « caractère ». C'est comme si la personnalité affective se revêtait d'une cuirasse, d'un blindage rigide, capable d'absorber les coups portés contre elle par le monde extérieur et intérieur. Cette cuirasse rend l'individu moins sensible au déplaisir, mais elle réduit en même temps sa mobilité libidinale et agressive, ce qui entraîne, par contre-coup, une réduction de sa sensibilité au plaisir et de sa puissance créatrice. Le Moi rigide est moins versatile ; l'étendue de la cuirasse détermine la capacité de l'individu d'équilibrer son économie énergétique. Le critère de cette capacité est la puissance orgastique, puisqu'elle est l'expression directe de la motilité végétative. La cuirasse caractérielle est consommatrice d'énergie : elle se maintient en effet grâce à l'absorption d'énergies végétatives qui, en cas d'inhibition de la motricité, donneraient naissance à l'angoisse. La consommation d'énergie végétative est donc une des fonctions de la cuirasse caractérielle.
L'élimination de la cuirasse par l'analyse caractérielle révèle en général la présence d'énergie liée. Comment cette liaison tant citée d'agressivité ou d'angoisse s'opère-t-elle concrètement ? Si l'analyse parvient à libérer l'agressivité liée dans la cuirasse, l'angoisse fait aussitôt son apparition. Autrement dit, l'angoisse peut être « convertie » en agressivité, l'agressivité en angoisse. Avons-nous affaire à une interrelation analogue à celle qui existe entre l'excitation sexuelle et l'angoisse ? La réponse à cette question n'est pas facile.
L'observation clinique nous révèle en effet une série de faits assez particuliers. Pour commencer, l'inhibition de l'agressivité et la cuirasse psychique s'accompagne toujours d'un accroissement de la tonicité et même d'un raidissement de la musculature. Les malades en proie à un blocage affectif restent étendus, immobiles comme une planche. Il est fort difficile d'éliminer cette tension musculaire. Si l'on invite le patient à se relaxer, une agitation incessante fait place à la raideur. D'autres esquissent des gestes et mouvements inconscients ; s'ils s'arrêtent, l'angoisse s'installe aussitôt. Ce sont des observations de ce genre qui ont suggéré à Ferenczi, par une sorte d'intuition, sa technique active D. En effet, il se rendit compte que l'inhibition de réactions musculaires chroniques augmentait la tension. Ceci est vrai, mais le problème n'est pas uniquement d'ordre quantitatif : ce qui entre en jeu ici, c'est l'identité de la cuirasse caractérielle et de l'hypertension musculaire. Tout accroissement de la tonicité musculaire dans le sens d'une plus grande rigidité indique la liaison d'une excitation végétative, angoisse ou sexualité. Beaucoup de malades réussissent à éliminer ou du moins à réduire des sensations génitales ou d'angoisse par une agitation motrice continuelle. Cette attitude rappelle le rôle important tenu par l'agitation motrice chez les enfants, où elle sert de décharge d'énergie.
On note souvent que la tension musculaire n'est pas la même avant et après la résolution d'un refoulement aigu. Ainsi, quand les malades se trouvent en état de résistance aiguë — c'est-à-dire quand ils s'efforcent de repousser dans l'inconscient une représentation ou une impulsion — ils ressentent souvent une sorte de tension dans la tête, dans les cuisses, dans la région du siège. La résistance vaincue, ils se sentent soudain détendus. Un patient me dit au sujet de cette expérience : C'est comme si j'avais bénéficié d'une satisfaction sexuelle! »
Nous savons que toute réminiscence d'un contenu de représentation refoulé se traduit par un sentiment de soulagement psychique, qui ne doit pas être pris pour une guérison. D'où vient donc ce sentiment de soulagement ? On avait l'habitude de dire qu'il provenait d'une décharge d'énergie psychique précédemment liée. La tension psychique et le soulagement se traduisent nécessairement par un phénomène somatique, car tension et détente sont des processus biophysiques. Jusqu'ici, nous avons transposé ces concepts dans le domaine psychique ; opération légitime à condition de bien comprendre qu'il ne s'agit nullement d'une « transposition » du concept physiologique dans le domaine psychique ou d'une sorte d'analogie, mais d'une identité absolue : identité de la fonction psychique et somatique.
Tout névrosé souffre de dystonie musculaire et toute guérison se traduit par une modification de la tonicité somatique. Cela est particulièrement évident chez le compulsif. Sa rigidité musculaire s'exprime par des gestes gauches, des mouvements arythmiques, surtout pendant l'acte sexuel, par un manque d'expressivité faciale qui confère au malade un air de masque très typique. On observe toujours un pli profond entre les narines et les commissures des lèvres, ainsi qu'une expression figée des yeux due à la rigidité des orbiculaires des paupières. La musculature du siège est toujours tendue.
Tandis que le caractère compulsif développe en général une certain’ rigidité musculaire, d'autres malades se signalent par la rigidité de certaines parties du corps, accompagnée de flaccidité (hypotonicité) à d'autres endroits. Le phénomène se rencontre notamment dans les caractères passifs-féminins. La rigidité totale des états catatoniques révèle une cuirasse caractérielle totale. Elle s'explique par des troubles des innervations extrapyramidales. Il va sans dire que les conduits nerveux sont affectés par des changements de tonicité musculaire, mais il est tout aussi clair que de tels phénomènes sont toujours l'expression de troubles fonctionnels plus généraux. Aussi serait-il vain d'en chercher les raisons locales.
La rigidité psychique des post-encéphalitiques n'est nullement l’« expression » ou la conséquence de leur rigidité musculaire ; c'est au contraire la rigidité musculaire et la rigidité psychique qui forment à elles deux le symptôme d'un trouble de la mobilité végétative de tout le système biologique. Reste la question de savoir si le trouble de l'innervation extrapyramidale n'est pas la conséquence d'un facteur fondamental dont les effets ne se font pas sentir au niveau des organes mais à l'intérieur de l'appareil végétatif. La neurologie mécaniste explique par exemple le spasme du sphincter anal par une excitation permanente des nerfs correspondants. Il est facile de voir la différence entre la conception mécaniste-anatomique et la conception fonctionnelle : pour l'économie sexuelle, les nerfs ne sont que les agents de transmission de l'excitation végétative générale.
Le spasme du sphincter anal qui aboutit à toutes sortes de troubles intestinaux a son origine dans la peur infantile de déféquer. L'explication selon laquelle il serait dû au plaisir de la rétention des fèces est — pour le moins — incomplète. La rétention musculaire des matières fécales est le prototype du refoulement en général et sa manifestation initiale au niveau anal. Au niveau oral et génital, le refoulement se manifeste au plan musculaire par la raideur de la bouche, la rigidité de la gorge, de la poitrine, la tension chronique de la musculature pelvienne.
La libération de l'excitation végétative de sa fixation dans les tensions des muscles de la tête, de la nuque, de la gorge, etc. est une condition préalable de la résolution des fixations orales en général. Ni la remémoration d'expériences orales ni un entretien sur l'angoisse génitale ne saurait la remplacer. Sans cette libération on peut obtenir des souvenirs mais non les excitations correspondantes. Celles-ci sont généralement bien dissimulées et échappent facilement à l'attention de l'analyste, parce qu'elles s'abritent derrière des attitudes discrètes qui semblent très naturelles à la personne en question. Les mécanismes de décalages et de fixations pathologiques d'énergies végétatives peuvent se cacher sous une des manifestations suivantes : une voix faible, presque atone, une absence de mobilité de la bouche pendant le discours, une mimique inexpressive évoquant de loin un masque, une physionomie rappelant celle d'un bébé qui tète, des rides peu marquées au front, des paupières abaissées, une légère tension du cuir chevelu, une hypersensibilité latente du larynx, un débit rapide et haché, des bruits ou gestes en apparence insignifiants pendant le discours, une certaine façon de pencher la tête, de la hocher, etc. L'analyste constatera que la peur des contacts génitaux ne se manifeste jamais avant que soient démasqués et éliminés ces symptômes des muscles du cou et de la tête. Dans la plupart des cas, l'angoisse génitale se déplace de bas en haut et se reflète dans l'hypertonicité des muscles du cou. Ainsi une jeune fille manifestait sa peur d'une intervention chirurgicale sur ses organes génitaux par un port de tête qu'elle décrivit plus tard ainsi : « Je suis étendue comme si ma tète était retenue par des clous. » De fait, sa tète donnait l'impression d'être tirée en bas par une force invisible qui l'empêchait de la remuer.
On ne manquera pas d'objecter que ces idées sont en contradiction avec l'affirmation que l'accroissement de la tonicité est une fonction du parasympathique, tandis que sa diminution ou la paralysie musculaire répond à une réaction d'angoisse du sympathique. Comment, demandera-t-on, est-il possible que la rétention angoissée des matières fécales puisse s'accompagner chez l'enfant de contractions musculaires ? Pendant longtemps, j'étais incapable de m'expliquer cette contradiction. Mais comme si souvent, c'est l'objection qui me permit d'aller au fond du phénomène.
Il faut tout d'abord bien se rendre compte que le processus de tension musculaire dans l'excitation sexuelle n'est pas le môme que celui qu'on observe dans les états d'angoisse. Dans l'attente du danger, la musculature se raidit, comme si elle se préparait, à l'action ; songeons à un cerf qui s'apprête à s'enfuir. Dans la frayeur, les muscles se vident brusquement de toute leur énergie (« paralysé de peur »). Le fait que la frayeur peut provoquer une diarrhée soudaine par suite d'une brusque paralysie du sphincter de l'anus confirme notre concept d'une relation entre l'angoisse et la fonction du sympathique. Ainsi, on distinguera entre une diarrhée provoquée par l'action de l'angoisse sur le sympathique et une diarrhée provoquée par l'action de l'excitation sexuelle sur le parasympathique. La première est due à la paralysie du sphincter (fonction du sympathique), la seconde à l'augmentation du mouvement péristaltique des intestins (fonction du parasympathique). Dans l'excitation sexuelle, les muscles se chargent de tonicité, s'apprêtent à l'action motrice, à la contraction et à la décontraction. Dans l'attente anxieuse, la tension des muscles s'éternise si elle n'est pas suivie d'activité motrice. En cas de réaction de frayeur, elle cède le pas à la paralysie ou à une initiative de fuite. Mais il se peut fort bien que ni l'une ni l'autre de ces réactions ne se produise. Dans ce cas, on observe une réaction qui, à l'encontre de la paralysie provoquée par la frayeur, peut être qualifiée de rigidité (« raide de frayeur »). En cas de paralysie, les muscles se relâchent, se vident de toute énergie pendant que le système vasomoteur est dans un état de grande excitation : celle-ci se manifeste par la pâleur, des palpitations, des sueurs froides. En cas de rigidité, la musculature superficielle est rigide, la sensation d'angoisse est à peine perceptible; l'homme en proie à cette réaction est calme en apparence », mais en réalité il est incapable de bouger, incapable de fuir, incapable d'un retrait végétatif sur son Moi.
Ces faits prouvent que la rigidité musculaire peut prendre la place de la réaction d'angoisse végétative, en d'autres termes, la même excitation qui en cas de paralysie provoquée par la frayeur se retire dans le centre de l'organisme forme, en cas de rigidité, une cuirasse musculaire superficielle de l'organisme (1).
La tension musculaire permanente qui ne se résout pas en activité motrice absorbe des énergies qui autrement se manifesteraient sous forme d'angoisse ; autrement dit, c'est la tension qui empêche l'angoisse. Dans ce processus, nous reconnaissons le prototype de la « liaison » bien connue de l'angoisse par l'agressivité qui, pour sa part, donne lieu au blocage affectif si elle se trouve elle-même inhibée.
(1) Reste à savoir si les cuirasses biologiques comme celle de la tortue se développement selon un schéma analogue.
Ces découvertes cliniques sont d'une importance capitale pour la théorie des affects. Nous comprenons maintenant les rapports entre les phénomènes suivants :
— Cuirasse caractérielle et cuirasse musculaire ;
— Assouplissement de la cuirasse musculaire et apparition de l'angoisse ;
— Liaison de l'angoisse et apparition de la rigidité musculaire
— Tension musculaire et inhibition libidinale ;
— Développement de la motilité libidinale et détente musculaire. Avant de tirer des conclusions théoriques de ce qui précède, penchons-nous sur quelques observations concernant le rapport entre tonicité musculaire et tension sexuelle. Lorsque, dans le courant de l'analyse caractérielle, les muscles commencent à se détendre par suite de la résolution des rigidités caractérielles, on assiste à l'une ou l'autre de ces trois réactions possibles : angoisse, destruction ou pulsion libidinale. La pulsion libidinale est un flux d'excitation et d'humeurs corporelles en direction des zones périphériques, l'angoisse est un flux vers le centre de l'organisme. L'excitation destructive correspond également à un flux d'excitation vers les zones périphériques, mais seulement vers les muscles des extrémités du corps. Nous avons vu que les trois excitations fondamentales peuvent être libérées de la cuirasse musculaire. La conclusion suivante s'impose : L'hypertension musculaire chronique traduit une inhibition de toute excitation, qu'il s'agisse de plaisir, d'angoisse ou de haine. On dirait que l'inhibition des fonctions vitales (libido, angoisse, destruction) s'est opérée sous formae d'une cuirasse musculaire autour du centre de la personnalité biologique. Si la formation caractérielle est si étroitement liée à la tonicité des muscles, nous sommes en droit d'attribuer une identité fonctionnelle au caractère névrotique et à la dystonie musculaire. Nous allons faire état d'autres observations qui militent en faveur de ce concept ; mais il en est qui en limitent la portée.
Vu de l'extérieur, le charme sexuel d'une personne se fonde sur une musculature détendue et une activité psychique libre et dégagée ; le rythme des gestes, l'alternance entre tension musculaire et détente s'associent aux modulations du discours et à la musicalité du débit • en présence d'une telle personne, on a l'impression d'un contact psychique immédiat. Le charme des enfants n'ayant pas encore subi de répressions importantes, surtout dans la sphère anale, repose sur le même phénomène. Des gens raides, gauches, arythmiques nous frappent sur le plan psychique par leur lourdeur, leur rigidité, leur immobilité ; leur langage est peu modulé, leur voix manque de musicalité. Avec certains le « dégel » ne se produit jamais, mais ils se font plus « communicatifs » quand on est, entré dans leur intimité. Un observateur exercé reconnaîtra immédiatement une modification (Ic leur tonicité musculaire. La rigidité psychique et la rigidité somatique ne sont pas l'expression l'une de l'autre, mais toutes deux forment une unité indissoluble. Des personnes fortement cuirassées frappent par leur manque d'érotisme et leur manque d'anxiété. Selon la profondeur de la cuirasse, leur rigidité peut aller de pair avec des degrés variables d'excitation intérieure.
La conversation et la mimique de malades mélancoliques ou déprimés sont raides, comme si tout mouvement se heurtait à une résistance. Chez les maniaques, les pulsions semblent brusquement inonder toute la personnalité. Dans l'hébétude catatonique, la rigidité psychique et musculaire sont absolument identiques, si bien que la résolution de cet état ramène la motilité aussi bien psychique que musculaire.
Ceci nous permet peut-être d'approfondir un peu nos connaissances sur la nature du rire (expression joyeuse de la face) et du chagrin (expression dépressive). Dans le rire, la musculature faciale se contracte, dans l'expression dépressive, elle se relâche. Cette constatation est en accord avec le fait que la contraction musculaire (clonisme du diaphragrne, rire convulsif) est libidinale et relève du parasympathique, tandis que la flaccidité musculaire est anti-libidinale et dépend du sympathique.
La question se pose de savoir si le « caractère génital », qui ne souffre d'aucune stase chronique d'énergie, a ou peut avoir une cuirasse musculaire ? S'il en était ainsi, ce serait en contradiction avec ma thèse de l'identité fonctionnelle de la cuirasse caractérielle et de la cuirasse musculaire. Car le caractère génital a aussi formé un « caractère ». L'étude de tels caractères montre qu'ils développent également une cuirasse, que la formation d'une cuirasse superficielle leur permet d'éviter les sensations de déplaisir et d'angoisse. Dans ce cas, l'attitude générale et la physionomie expriment une certaine tension. L'excitabilité sexuelle et la réceptivité au plaisir sexuel se trouvent réduites, parfois le potentiel de travail est également diminué. L'activité libre et optimiste cède le pas à une activité mécanique peu satisfaisante. C'est pourquoi une vie sexuelle heureuse est la meilleure assise pour une activité productive. La différence réside en ceci : dans le cas d'une cuirasse névrotique, la rigidité musculaire est permanente et automatique, tandis que le caractère génital dispose librement de sa cuirasse; il peut la faire entrer en action ou mettre hors circuit quand il veut et comme il veut. Dans la perspective de l'économie sexuelle ce qui importe n'est pas le fait qu'une certaine quantité biophysique est liée, mais la nature de ce lien ; la seule question qui se pose est de savoir si l'apport d'énergie est diminué ou non. Aussi, l'hygiène mentale ne vise-t-elle nullement à empêcher la formation d'une cuirasse ; tout ce qu'elle veut obtenir, c'est un maximum de motilité végétative, ou — pour dire la même chose autrement — une cuirasse mobile. Ce but ne peut être atteint avec le système d'éducation en vigueur et les normes morales traditionnelles.
L'exemple suivant illustrera les relations fonctionnelles entre l'attitude caractérielle, la tension musculaire et l'excitation végétative. Le malade avait ceci de particulièrement frappant qu'il donnait l'impression d'un esprit extrêmement superficiel il ne prétendait que « bavarder D, même quand il parlait des choses les plus sérieuses. J'avais vite compris que cette superficialité tenait le rôle d'une résistance caractérielle tenace, car elle permettait au patient de réduire à zéro toute pulsion affective. Je découvris que « bavardage » et « légèreté » répondaient une identification avec sa belle-mère qui semblait en avoir fait les deux piliers de son comportement. Cette identification contenait une attitude passive-féminine à l'égard du père ; ainsi, le « bavardage » du malade visait à entretenir » et à apaiser son objet homosexuel, à le « caresser » comme une bête dangereuse. Mais il faisait en même temps fonction de contact de remplacement, car l'analyse devait montrer que le malade n'avait pas eu de contact véritable avec son père. Son manque de contact dissimulait le refoulement d'une agressivité violente à son égard. Ainsi, le « bavardage » avait trois significations bien différentes ; la quête d'affection passive-féminine (fonction végétative), la défense contre des pulsions agressives (fonction de la cuirasse), et la compensation d'un manque de contact. Le contenu psychique de sa légèreté se présentait de la façon suivante : « Il faut que je capte la bienveillance de mon père, que je lui plaise el l'amuse; mais je ne sais pas trop comment y parvenir, je ne m'intéresse pas lui, de fait je le déteste ; cela, je dois me garder de le lui faire sentir ; dans le fond, je n'ai aucun contact avec lui. La gaucherie et la rigidité musculaire du patient frappaient autant que son comportement psychique. Il s'étendait sur le divan, raide comme une planche, sans esquisser le moindre mouvement. Il était clair que toute tentative analytique était vouée à l'échec si je ne réussissais pas à percer sa cuirasse musculaire. Bien qu'il dégageât un air de sauvagerie et d'anxiété, il niait ressentir la moindre angoisse. Il était en proie à des sensations de dépersonnalisation et se sentait lui-même comme un objet sans vie. A ce stade de la cure, ses expériences infantiles ne présentaient en elles-mêmes et par rapport aux symptômes névrotiques que peu d'intérêt : aussi ne m'en occupais-je que dans la mesure où elles éclairaient le problème de sa cuirasse. C'est en la perçant que je pouvais accéder aux éléments infantiles et aux excitations végétatives refoulées.
La légèreté du patient fut bientôt démasquée comme une « phobie de la profondeur » ou une peur de tomber. Pendant de longues années, le malade avait vécu dans la peur de faire une chute, de se noyer, de disparaître dans un gouffre, de tomber du haut d'un bateau ; il n'avait jamais voulu faire de la luge, etc. Il apparut que cette peur était liée une peur marquée d'une sensation de chute au niveau du diaphragme, telle qu'on l'éprouve sur les montagnes russes ou dans un ascenseur qui descend brusquement. Comme je l'ai exposé dans mon ouvrage Die Funktion des Orgasmus, la peur de l'excitation orgastique s'exprime souvent sous forme de la peur de tomber. Rien de surprenant à ce que ce malade souffrait de troubles orgastiques de ce genre. La superficialité ne répondait donc pas simplement à une attitude passive, mais remplissait une fonction bien déterminée. Elle traduisait en effet une attitude active, une défense contre sa « peur de la chute », contre la peur de l'abîme, de l'excitation végétative. Il semblait normal de supposer qu'il y avait une relation entre les deux objets de la défense, que la peur de tomber s'identifiait à la peur de l'excitation végétative. Mais en quoi consistait cette relation ?
Le malade se souvint qu'enfant il se raidissait sur la balançoire dès qu'il sentait dans le creux de l'estomac la sensation de chute ». C'est de cette époque que datait son habitus musculaire caractérisé par un manque de rythme, de coordination, par un air emprunté. Les théoriciens de la musique noteront avec intérêt qu'il n'était absolument pas musicien. Mais ce manque de goût musical avait aussi des raisons historiques précises. L'analyse révéla que son manque de sens de la musique était également une défense contre l'excitation végétative. Quand il était tout petit, sa mère avait l'habitude de lui chanter des chansons sentimentales, qui l'émouvaient beaucoup et le mettaient dans un état d'agitation et de tension extrêmes. Lorsqu'à la suite de frustrations il refoula son attachement libidinal à sa mère, son goût pour la musique subit, le même sort. En effet, les impressions musicales étaient pour lui inséparables du souvenir de ses rapports avec sa mère ; de plus, il ne pouvait supporter les excitations végétatives que la musique réveillait en lui. Celles-ci se rattachaient à l'excitation qu'il avait éprouvée lors de pratiques onanistes infantiles suivies de crises d'angoisse.
Dans les rêves, la résistance des malades contre la découverte de matériaux inconscients apparaissait souvent sous forme de peur de s'engager dans une cave ou de tomber dans un précipice. Le rapport est facile à expliquer, mais il faut un certain temps pour le faire. Pourquoi l'inconscient se trouve-t-il associé à la peur des profondeurs, pourquoi la peur de l'inconscient s'identifie-t-elle la peur de tomber ? Voici l'explication : l'inconscient est le réservoir des excitations végétatives refoulées, c'est-à-dire des excitations sans possibilité de décharge. L'individu bien portant les perçoit comme excitations et satisfactions sexuelles ; mais les personnes à la motilité végétative inhibée les ressentent comme des expériences désagréables d'angoisse ou comme des sensations sui generis dans la région du plexus solaire. Ces sensations ressemblent beaucoup à celles éprouvées dans un moment de frayeur ou dans une descente en ascenseur, ou bien aux sensations de la zone génitale quand on s'approche d'un précipice pour y plonger le regard. L'idée d'y tomber est alors étroitement associée à une sensation de contraction dans les organes sexuels. Autrement dit, la simple évocation du danger a le même effet que sa présence effective l'individu esquisse un retrait, sur lui-même. Comme dans la frayeur les excitations et humeurs du corps refluent vers le centre de l'organisme, et que — d'autre part — ce processus est, en cas de chute effective, une réaction automatique de l'organisme, il est évident que l'idée de profondeur et de chute doit s'identifier à la sensation d'excitation centrale de l'organisme. On comprend ainsi pourquoi tant de gens ressentent sur une balançoire ou sur une montagne russe un mélange de plaisir et d'angoisse. L'économie sexuelle ne voit dans l'angoisse et le plaisir qu'une seule et même excitation végétative s'écoulant en deux directions différentes. Mais revenons à notre malade. Sa peur de l'inconscient s'identifiait — objectivement — à sa peur des profondeurs. Sa légèreté s'explique dans la perspective de l'économie sexuelle comme une attitude visant à éviter les excitations végétatives d'angoisse et de plaisir, cette dernière étant liée à une expérience d'angoisse et de ce fait désagréable.
Reste le problème de la relation entre la rigidité musculaire, la superficialité caractérielle et le manque de contact. On peut affirmer que la cuirasse musculaire remplit la même fonction dans le comportement physiologique que le manque de contact et la légèreté dans le comportement caractériologique et psychique. Comme dans la perspective de l'économie sexuelle le rapport fondamental entre l'appareil physiologique et l'appareil psychique n'est pas celui d'une interdépendance réciproque mais d'une identité fonctionnelle autant qu'antithétique, on se demandera si la rigidité musculaire ne s'identifie pas, sur le plan fonctionnel, à la cuirasse caractérielle, au manque de contact, au blocage affectif, etc. Le rapport antithétique est évident', le comportement physiologique détermine le comportement psychique et vice versa. Mais ce fait est moins important pour la compréhension des relations psychosomatiques que leur identité fonctionnelle.
Un autre exemple clinique nous permettra de nous rendre compte que l'énergie végétative peut être libérée de la cuirasse psychique et musculaire. Cette fois-ci, il s'agissait d'un patient faisant état d'une défense phallique-narcissique tenace contre des pulsions passives-homosexuelles. Ce conflit psychique central se traduisait dans son habitus général par une attitude à la fois rigide et agressive, cette dernière faisant office de compensation. Il était très difficile de lui faire prendre conscience de ce conflit, car il se raidissait contre l'émergence et la réalisation de ses tendances anales-homosexuelles. Lorsqu'enfin la brèche fut ouverte; le malade développa à ma grande surprise un choc végétatif. Un jour, il se présenta à la séance avec un torticolis, une céphalalgie violente, des pupilles dilatées, des rougeurs la face, une expression pâle et déprimée. En remuant la tête, il réussissait à diminuer la tension, mais dès qu'il l'immobilisait, les douleurs augmentaient. Des nausées et des vertiges complétaient le tableau d'une atonie du sympathique. Le malade fut bientôt rétabli. L'accident me fournit une confirmation décisive de ma thèse sur les relations entre caractère, stase sexuelle et excitation végétative. Le problème de la schizophrénie semble s'articuler à partir de ces données. Les rapports entre le domaine végétatif et le domaine caractériologique qui frappent tant dans toutes les psychoses seront peut-être éclaircis un jour à la lumière de ces découvertes. La nouveauté de ma thèse ne consiste pas, bien entendu, dans l'établissement d'une relation entre appareil psychique et système végétatif, ni même dans la perception de rapports fonctionnels et réciproques. La nouveauté de ma thèse réside dans les points suivants :
1) la fonction fondamentale de la vie psychique relève de l'économie sexuelle ;
2) les excitations dues à la sexualité et à l'angoisse sont des excitations identiques s'exerçant dans des directions opposées; elles représentent l'antithèse fondamentale de la vie végétative qui relève de données strictement physiques ;
3) la formation du caractère est l'aboutissement de la liaison d'énergies biologiques (bio-énergies) ;
4) la cuirasse caractérielle et la cuirasse musculaire sont identiques sur le plan fonctionnel ;
5) cette bio-énergie peut être dégagée de la cuirasse caractérielle et de la cuirasse musculaire par une technique appropriée — technique actuellement irremplaçable.
Je voudrais souligner le fait que mes théories qui découlent, d'observations cliniques faites au cours d'analyses caractérielles ne constituent qu'un premier pas vers l'intelligence des rapports psychosomatiques fonctionnels, et que les problèmes sont infiniment plus vastes et complexes que ce que nous en savons actuellement. Mais nous avons pu établir quelques thèses fondamentales qui feront avancer nos connaissances sur les interrelations psychophysiques. Notre tentative d'appliquer à ces recherches la méthode fonctionaliste a été couronnée de succès, ce qui la justifie pleinement. Elle s'oppose radicalement aux méthodes de recherche métaphysiques-idéalistes ou mécanistes-matérialistes. Ce n'est pas la place ici de formuler les objections fondamentales d'ordre épistémologique contre les méthodes mentionnées. Les concepts qui se dégagent de la perspective de l'économie sexuelle diffèrent sensiblement des idées avancées récemment sur les interrelations psychophysiques par leur vue fonctionnelle cl la focalisation des recherches sur les aspects fonctionnels de l'orgasme.